Mémento digressif #0 : “Au commencement était la Parole”

Memento, sur la nature divine

Chladni patterns

 

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. »[1]. Ainsi commence aussi le prologue de l’évangile selon Jean, avec une ardeur mystique décrivant de manière synthétique l’aube de la création du cosmos (du grec ancien κόσμος, kósmos « ordre, bon ordre, parure ») où Dieu appela le monde à se manifester. Ce qui a attiré mon attention lorsque j’ai lu ce passage, c’est bien la position de la Parole (quelle parole ?) en relation, quasi-conditionnelle, avec la nature de la création du Monde.

Cependant, pour réfléchir à ce rapport, il va falloir admettre que le chemin du raisonnement ne cesse d’être dangereux, c’est pourquoi il n’est pas question ici de vérifier la véracité du texte ou bien même d’essayer de comprendre de manière globale la relation qui existe entre la Parole et Dieu, mais plutôt  de comprendre le rapport qui existe entre  création et  Parole comme pouvoir au service de cette dernière; non seulement  quand il s’agit de l’ordre divin[2], mais en même temps de la parole comme pouvoir de création de l’ordre avec/en soi-même.

Il faut déjà dans un premier temps, supposer que “quelque chose” devrait exister en parallèle avec l’existence de Dieu[3], notre ignorance nous mène à supposer qu’un état initial a dû exister, et celui-ci est différent de l’état du cosmos (ordre) actuel. Dieu, donc, a appelé le monde à se « faire » ou bien « émerger » à travers la Parole; « Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. », nous lisons dans le prologue de Jean. Un certain lien de communication est tissé, un appel au mouvement, entre Dieu et le chaos (en mythologie grec : état initial de l’univers) afin de réorganiser le monde dans l’ordre, cette fonction techno-génétique de la Parole nous mène à se poser la question suivante : pourquoi Dieu ne peut pas être doté d’un pouvoir  qui lui permet  en quelque sorte d’imager  le monde au lieu de lui “parler/appeler” ? Dans le récit de la genèse, Dieu devait appeler les choses par leurs noms pour qu’ils deviennent « choses » justement. Ceci nous montre dans un premier temps que Dieu a dû « dire » ou bien « parler » afin de chosifier le cosmos et ses composantes, c’est-à-dire distinguer une substance comme différente par rapport à une autre. Dieu devait, en plus de cela, initier une conversation “unilatérale” avec le chaos car l’acte  d’émettre des ordres nécessite une réactivité, Dieu ordonne et le chaos exécute.

En somme, cette lecture brève met le point sur le pouvoir médiateur de la Parole comme tekhnè par opposition à une praxis de création directe, Dieu fabrique le cosmos à travers la parole comme outil/médium de chosification. Une analogie, cependant est possible, sur une échelle microscopique et psychique, si on conçoit,en effet que l’acte de créer/mettre de l’ordre sur un niveau interieur, suppose aussi le processus de mettre du sens comme caractéristique fondamentale de toute création. Parler avec soi-même veut bien dire aussi essayer de comprendre ou bien de changer son prorpre “cosmos”, c’est-à-dire faire appel à une information distincte et claire émergeant du chaos psychologique par le biais de la parole. Dans cette introspection auto-psychanalytique, l’émetteur se met dans la position du maitre de son propre “moi”  qui a le pouvoir sur son univers personnel, ce dernier est aussi amené, la majorité du temps, à s’outiller avec la parole pour pouvoir agir sur son chaos et opérer la transformation souhaitée.

La différence entre le pouvoir de création de la parole divine et la parole humaine intrapsychique est très évidente dans la nature de la conversation ainsi que dans  sa démarche même. L’omniscience divine est un élément majeur dans ce processus, car Dieu sait à quoi ressemblera sa création, il est l’origine de la chose, à l’encontre du maitre de la psyché qui ignore son chaos et peut même être indécis par rapport à  son devenir. Dans les deux univers le pouvoir est nécessaire, car la parole n’est qu’un outil, elle est porteuse de force et de pouvoir de création, elle est en quelque sorte le champ des possibilités de cette dernière, son détenteur doit alors y’insuffler du sens (finalité/contexte de liens entres des entités distinctes) justifiant, ainsi, la raison de sa fonctionnalité.

La conversation alors et la Parole sont l’ensemble des techniques de création divine offertes à celui qui est à l’image de Dieu, l’Homme dont la mission est d’essayer de remettre en permanence de l’ordre dans le monde (son monde, physique et psychique) à l’aide de la parole. Dans les récits mystiques, la parole a son pouvoir à la fois de motricité extatique (proximité, distance par rapport au divin) et de réagencement du Monde, un pouvoir prophétique des possibilités d’être.  Ainsi la parole est le commencement des distinctions conscientes et la fin du devenir abstrait qui, une fois jeté dans le monde, devient chose.

[1] Dans une autre traduction, Augustin Crampon remplace « la parole » par « le verbe » (rédaction : 1864 ; édition : 1894)

[2] Dans le récit de la genèse 1.3 : « Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. »

[3] En se référant au texte, notre intention n’était pas de définir ce qui a existé exactement mais plutôt de bien montre que « quelque chose a dû exister ».

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Quelques tentatives ratées de décrir le silence

Qu'est ce que le silence?

Odilon Redon a learned centaur.

 

Le silence se sacrifie à chaque instant quand il est prononcé, il doit volontairement s’entendre dans le langage.
Le silence est un martyr, car il chéri la mort du moment qu’un lien de fraternité se tisse entre ces deux-là, ils portent les mêmes traces d’un parent encore plus mystérieux « Le néant ».

 

Le silence est doté d’une énergie paradoxale, il est fragilité quand la parole se libère, celle-ci ne laisse aucun espace pour le vide “silencieux” ou du moins elle essaye. Et en même temps, il est pesanteur quand il annonce la fin de tout ce qui est/doit-être/peut-être/pourrait-être dit.

 

Est silence, donc tout ce qui pèse sur la conscience au point que ce silence même meurt dans le langage afin de prouver sa victoire : « silence…partout ».

 

Le silence est l’essence même de tout rapport symbolique sonore, il remplit les entre-mots et les sauve d’une éventuelle éclipse dans le néant.

Sans le silence, le langage ne serait que pure cacophonie.

La musique sans silence devient un cri éternel de la mort.

Mathieu Tremblay : De l’amitié moderne ou la plasticité des sentiments

 

TEXTE  EXTRAIT : De l’amitié moderne ou la plasticité des sentiments (ou comment accepter la défaite des constances) – Mathieu Tremblay

De l’amitié moderne ou la plasticité des sentiments (ou comment accepter la défaite des constances) – Mathieu Tremblay

Photo : Saul Leiter

Cette distance entre les idoles et leur “noblesse” peut expliquer que le désir d’instantanéité relationnelle ait suivi le désir d’instantanéité de l’accès a la gloire. Dans une société dans laquelle on confond épisode de mode et talent, on peut aussi confondre relation contextuelle et sentiment profond.

Force est de constater dans les dernières années de nos sociétés occidentales qu’un fossé grandissant entre les images véhiculée et promues par les modèles de vie (les idoles socio-culturelles) et la réalité des échanges interpersonnels s’est définitivement établi.
De même qu’il n’a jamais été vécu une telle augmentation simultanée et paradoxale entre la glorification du désir sexuel et du puritanisme telle que celle que nous connaissons aujourd’hui, les sentiments vécus et les sentiments désirés n’ont jamais été aussi éloignés.
L’évolution du modèle, de l’idole socio-culturelle pourrait expliquer cet éloignement entre les relations fantasmées et les relations réelles. En effet, si on parcours l’histoire la nature de l’idole a évolué et est passée du Mythe religieux (le Dieu), au Chef de guerre ou de nation (celui qui joue à Dieu dans la destine des peuples), au Comédien (l’acteur qui relate et mime les gloires et déchéances du chef de guerre ou de nation), le comédien par extension est devenu l’artiste qui apporte cette magie au monde et fait rêver. Depuis peu, l’accélération du besoin de gloire et la simplification de l’accès à la gloire instantanée et en boite amène une nouvelle sorte d’icone populaire la vedette-sans-raison qui enfile l’habit de l’artiste et en mime le comportement (les télés crochets et autres boys band en sont de bon exemples appliqués au monde de la musique mais de semblables cas existent dans toutes les formes artistiques).

Cette distance entre les idoles et leur “noblesse” peut expliquer que le désir d’instantanéité relationnelle ait suivi le désir d’instantanéité de l’accès a la gloire. Dans une société dans laquelle on confond épisode de mode et talent, on peut aussi confondre relation contextuelle et sentiment profond. La gestion obsessionnelle du temps, mais pas seulement il faudrait aussi prendre en compte le replis sur soi et la peur de l’échec, nous pousse à nous jeter à corps perdu (ou au contraire à ne jamais nous jeter) dans des relations mal établies et mal définies qu’on se précipite à qualifier afin de pouvoir les reconnaître dans un système de valeur qui n’est plus adapté.

La catégorisation des relations amicales est totalement dépassée et le modèle relationnel, qui a besoin d’une quantité de temps supérieure à celle disponible dans la réalité, trouve ses limites. C’est le début de l’élasticité des sentiments. La noblesse d’âme attendue chez l’autre, le pardon, l’investissement sur la durée, le “apprivoiser” de St Exupery ne fonctionnent plus et la moindre déception (normale dans une phase d’apprivoisement) est vue comme un échec et stop l’investissement.

L’amitié qui était une matière dure et durable définie sur une base de temps élevée, n’a pas le temps de se solidifier et est encore dans un état flexible, malléable et souple quand on pense déjà pouvoir la tester. Les déceptions sont alors grandes et parfois terriblement déstructurantes on fini par ne plus croire a la valeur des sentiments de notre époque et se résigner à les penser en constante ébullition. Comme un métal qu’on aurait trop chauffé et dont on n’arriverait plus a restaurer l’état solide, nos sentiments ont juste besoin de plus de temps pour s’établir de façon certaine.

L’échec des constances est celui de nos rythmes élevés. L’emballement et la précipitation que nous prenons à nommer, à classer, à typer nos relations est la seule source de la plasticité des sentiments. Il y a du désir et une envie globale d’accès à des relations nobles belles durables et sures. Il y a de l’espoir mais ca prendra du temps.